Quand l’entourage trinque [Article]
- croixbleue57
- 24 nov. 2025
- 9 min de lecture
Et l’entourage alors !
Abus d’alcool : quand l’entourage trinque.
Eléonore Tournier - Le 19.01.2025
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Ils sont les grands oubliés des statistiques. Victimes collatérales, invisibles et silencieuses, les proches de personnes dépendantes de l’alcool subissent de plein fouet les conséquences de la maladie. Isolement, souffrance, culpabilité, angoisse : leur vie est durablement bouleversée. Ces dernières années, des groupes de parole se sont développés partout en France afin de leur proposer une écoute et du soutien. Dans ce long format, proches, juges, médecins et associations d’entraide témoignent d’une problématique banalisée, parfois niée. En France, l’alcool est responsable de plus de 40 000 décès par an. Son coût social est estimé à 102 milliards d’euros.
À la barre du tribunal de Besançon, le prévenu ne se souvient plus de rien. Le trou noir. L’ancien commercial à la retraite a beau faire des efforts, pressés de questions par les juges, il ne se rappelle pas avoir percuté un groupe d’enfants, le 3 septembre 2024, à Vercel, une petite commune rurale du Doubs. En ce lendemain de rentrée scolaire, les écoliers marchaient sur le trottoir en direction de la cantine. La collision a fait quatre blessés parmi lesquels trois bambins de moins de six ans, dont le traumatisme, pressentent leurs avocats, s’inscrira dans la durée.
Devant les juges et les parents des victimes, en larmes pour certains, le conducteur se souvient d’une seule chose : avoir consommé des bières la veille et le matin de l’accident. Le contrôle d’alcoolémie a en effet révélé qu’il conduisait avec 3,07 grammes d’alcool dans le sang : une dose qui ferait s’écrouler la plupart du commun des mortels. Dans son coffre, les enquêteurs ont retrouvé une bouteille de vin. Au pied du siège conducteur, une canette de bière. Vides.
Rien d’extraordinaire hélas au tribunal de Besançon où l’alcool s’invite dans un nombre effarant de dossiers. « Si on enlève l’alcool, on enlève 60 à 70 % des affaires », estime Christine de Curraize, procureure adjointe. « On en retrouve dans tout : les infractions routières, les vols, les violences, les atteintes aux biens, les homicides, les violences intrafamiliales ». Dans les journaux, à la rubrique faits-divers ou dans les chroniques judiciaires, on ne compte plus les titres commençant par « Ivre, ». L’adjectif est quasiment devenu une sorte de réflexe journalistique sinon une formule galvaudée.
Au-delà de l’impact sur la vie des petites victimes, l’audience correctionnelle révèle combien l’alcool a saccagé au fil des ans celles du prévenu et de ses proches.
Le jour de l’accident, il devait se faire opérer d’un cancer du rectum, une maladie dont le risque de développement est accentué par l’alcool. Son addiction a fait fuir toutes ses compagnes et deux de ses filles. Une seule lui parle encore et accepte de l’aider dans ses démarches. Craignant le pire, elle avait d’ailleurs imaginé enlever la batterie de sa voiture pour l’empêcher de conduire.
Enfants, conjoints, pères, mères, frères, sœurs : combien sont-elles, les victimes collatérales, silencieuses et invisibles de l’alcool ? En France, bien que la consommation ait drastiquement baissé depuis soixante ans, on estime à 1,5 million le nombre de personnes alcoolodépendantes et à 2,5 millions celles présentant une consommation à risque. Elles seraient même six millions, à en croire Jean-Marc Figard, psychologue à Besançon. « Imaginons que ces six millions vivent avec trois ou quatre personnes : faites le calcul, ça fait beaucoup. »
L’« entourologie »,la maladie de l’entourage
Docteur en psychologie, le Bisontin a soutenu sa thèse en 2005 sur « l’entourologie » : « La maladie de l’entourage, ou maladie de la codépendance. Le malade est obsédé par sa bouteille. L’entourage est obsédé par le comportement du malade », résume-t-il.
C’est la chasse aux bouteilles partout dans la maison, la remise en cause de la parole de l’autre, capable de mentir pour pouvoir continuer à boire. Cette hypervigilance peut durer très longtemps, note le psychologue. « J’ai le souvenir d’une dame dont l’époux était sobre depuis des années et qui avait stressé toute la journée, au travail, car, après une soirée, il restait une demi-bouteille de champagne dans le frigo. En arrivant à la maison, le soir, la bouteille était toujours remplie. Elle l’a vidée directement dans l’évier. »
Les proches de malades alcooliques sont soumis à plusieurs risques, souligne Jean-Marc Figard. « La névrotisation » due à l’ambivalence « fortement corrosive » des sentiments d’amour et de haine ressentis à l’égard du malade. L’épuisement à force de devoir tout gérer au quotidien : le travail, la maison, les enfants, les factures… L’isolement « dans un système clos, douloureux et pathologique » : la famille ne va plus sortir ni recevoir, par honte. Enfin, il y a aussi le risque de développer des troubles somatiques liés au stress : « des maux de tête, des colopathies, des cancers. La liste est longue ! Et le pire, c’est que l’entourage s’oublie, ne prend pas soin de lui. Parce que le malade, c’est l’autre, pas lui. »
Dès 2005, le psychologue bisontin pointait dans sa thèse les bénéfices des groupes de parole pour aider l’entourage à surmonter cette épreuve. « Au début, les proches considèrent que c’est un vice, pas une maladie. Au sein de ces groupes, ils trouvent de l’information et ils peuvent se recentrer sur eux pour déposer leur peine, leur colère et rompre la solitude. »
« Quand je suis arrivée dans le groupe, j’avais la rage. J’avais envie de tuer »
Parents, conjoints, frères, sœurs, enfants, collègues de travail, amis, peuvent échanger de manière confidentielle, gratuite et sans jugement. « On peut venir une fois et ne jamais revenir. La porte est ouverte », explique Isabelle.
« Avoir un fils alcoolique,c’est différent d’avoir un mari alcoolique. D’un fils, on ne peut pas divorcer. »
Mère d’un enfant malade, Clara a assisté, impuissante, à l’explosion de sa famille à cause des tensions. « Quand je suis arrivée ici, j’avais la rage. J’avais envie de tuer et ça m’a fait peur. L’alcool est une sacrée saloperie qui bousille le malade et les personnes autour. En arrivant dans le groupe, j’ai été épatée : les gens parlaient de choses que je ressentais, mais que je n’arrivais pas à nommer. Ça m’a permis de prendre du recul, de la distance, de mieux comprendre la maladie de mon fils et mes erreurs. J’ai appris l’importance de dire non. Ce n’est pas parce qu’il est malade que je dois tout accepter. Ça n’est pas parce qu’il a pris le chemin du gouffre que tout le monde doit le suivre. J’ai compris que la meilleure façon de l’aider c’est de lui dire : il y a des limites que tu ne franchiras plus pour le bien de toute la famille ».
« Avoir un fils alcoolique, c’est différent d’avoir un mari alcoolique. D’un fils, on ne peut pas divorcer », ajoute Murielle.
« Je n’ai pas de problème avec l’alcool : je ne tape pas ma femme ! »
« C’est difficile de se dire qu’on est malade et qu’on a perdu le contrôle. Personne n’aime ça », observe la docteure Julie Giustiniani. Psychiatre addictologue au CHU de Besançon, elle accompagne des personnes souffrant d’addictions de tous types : aux drogues, au sexe ou aux jeux d’argent. Mais l’écrasante majorité, « environ 90 % des patients en file active », présente un trouble d’usage de l’alcool. « Souvent, les gens que je rencontre me disent : je n’ai pas de problème avec l’alcool, je ne tape pas ma femme ! Ou bien : je n’ai pas de problème avec l’alcool, je ne suis jamais ivre. Il existe tout un tas de clichés, des stéréotypes autour de l’alcool ».
Dr Julie Giustiniani, psychiatre addictologue au CHU de Besançon.
Si l’entourage « est un levier important dans la demande de soins », il peut parfois être un problème sans forcément s’en rendre compte. « À vouloir trop protéger son proche, on le protège aussi de sa prise de conscience », explique la médecin. « Nous encourageons les proches à dire les choses, à ne pas couvrir, même si c’est difficile.
J’ai eu le cas de parents qui me disaient, à propos de leur fils, “il faut qu’il arrête l’alcool’’. Et en même temps, quand il rentrait trop alcoolisé et que le lendemain il n’allait pas au travail, ils appelaient ses patrons pour excuser ses absences en justifiant d’un épisode infectieux. Ça n’aide pas même si c’est très attentionné. »
Le grand déni
Respectivement juge de l’application des peines et procureure adjointe à Besançon, Louise Barba et Christine de Curraize observent le déni au quotidien. « On voit beaucoup de personnes qui ont du mal à penser qu’elles ont un problème avec l’alcool. Pour elles, avoir un problème avec l’alcool, c’est forcément boire tous les jours. C’est l’image du poivrot abimé qui pue l’alcool et qui ne peut pas s’empêcher de boire tous les jours. En réalité, ce qu’on voit le plus, ce sont des gens qui boivent de temps en temps, pas tous les jours, mais qui consomment beaucoup et ne savent pas se gérer. »
L’alcool est particulièrement présent dans les affaires de violences conjugales. En France, un féminicide sur deux est commis alors que l’auteur, la victime ou les deux en ont consommé.
À Besançon, sur 103 auteurs de violences conjugales suivis par la structure Altérité en 2023, plus de la moitié présentaient un trouble de l’usage : 36,20 % avec l’alcool, très loin devant le cannabis (10,47 %) et la « polytoxicomanie » (6,66 %).
« L’alcool ne justifie pas le passage à l’acte, il enlève les barrières »
« On parle beaucoup des stupéfiants et très peu de l’alcool, alors que c’est la première addiction », s’étonne Christine de Curraize. Aux yeux des auteurs de violences, l’alcool jouit même d’une sorte de statut particulier. « Les hommes, puisque la majorité des auteurs sont des hommes, s’en servent pour se mettre à distance de leur responsabilité alors que c’est une circonstance aggravante aux yeux de la loi. L’alcool gomme leur responsabilité. Mais l’alcool ne justifie pas le passage à l’acte : il enlève les barrières, déverrouille les blocages, lève l’impulsivité. C’est un désinhibiteur, un facilitant pour violer la règle sociale. Toutes les personnes ivres ne sont pas violentes ! »
A contrario, notent les juges, « le regard porté sur les victimes qui ont consommé de l’alcool ne sera pas plus protecteur alors que l’alcool rend vulnérable ». « Une victime alcoolisée ne sera pas traitée de la même façon que les autres. Elle sera considérée comme une personne embêtante qui appelle tous les quatre matins. Si elle crie, si elle fait du bruit, elle sera vue comme le problème pour le voisinage. Certaines femmes n’osent pas dénoncer des faits, par honte, car elles étaient alcoolisées. On a toujours un regard moralisateur sur la victime. »
En cas de condamnation, le juge peut prononcer, dans le cadre de la peine, une obligation de soins de l’auteur : « Au moins un rendez-vous par mois auprès d’un médecin traitant ou d’un psychologue. Ceux qui ne sont pas prêts à entamer un travail avec un soignant peuvent suivre des groupes de parole collectifs », explique Louise Barba. « L’objectif est de les faire réfléchir, car l’alcool masque quelque chose d’autre qui ne va pas. Si vous ne traitez pas les fragilités personnelles, s’il n’y a pas de travail psychologique, c’est compliqué de s’en sortir ». L’obligation de soins est bien souvent couplée avec une obligation de travailler, le travail étant considéré comme un levier pour redonner un rythme de vie au prévenu et un moyen d’occuper son esprit. « C’est difficile dans la mesure où l’alcool est partout, qu’il est vu comme quelque chose de festif, que la consommation est libre et facilitée par le prix », pointent les juges.
3,50 euros minimums la bouteille de vin
Fixer un prix en dessous duquel l’alcool ne pourrait pas être vendu : c’est l’un des combats d’Addictions France. « 0,50 centime pour une dose standard soit 3,50 euros pour une bouteille de vin comme cela existe en Écosse ou va se mettre en place en Irlande », revendique Bernard Basset, médecin spécialiste en santé publique, président de l’association. Cette mesure ciblerait notamment les cubitainers et les vins bas de gamme très prisés des Français. Ces derniers dépensent en moyenne trois euros pour une bouteille de vin en grande surface. Un certain nombre de bouteilles y sont vendues moins de deux euros, notamment lors des foires aux vins.
Les dernières tentatives de relever les taxes sur l’alcool sont toutefois restées vaines. En novembre, lors de la première lecture du budget de la Sécurité sociale, le nouveau ministre de la Santé, Yannick Neuder, qui était alors député, s’était opposé à un amendement soutenant la création d'une taxe sur la bière et le vin pour financer la Sécu. Bernard Basset y voit la conséquence du poids des lobbies alcooliers dans l’Hexagone et particulièrement celui du vin. Un secteur, qui, en 2022, représentait un chiffre d’affaires de 15 milliards d’euros et 500 000 emplois directs et indirects.
« Lors des groupes sur la vigne et le vin à l’Assemblée nationale, seuls les acteurs du secteur économique sont auditionnés, jamais ceux de la santé », s’étonne le président d’Addictions France qui, depuis six ans, organise chaque année le Dry January (le Mois sans alcool) avec d’autres associations sans aucun soutien public, contrairement au Mois sans tabac. « Depuis le début, l’opération est financée uniquement par les associations. À l’autonome 2019, Santé publique France avait prévu une campagne. Tout était prêt. Elle a été annulée à la dernière minute sous la pression des lobbies viticoles qui sont intervenus directement auprès du président Macron en le revendiquant d’ailleurs. Cette année, une demande de subventions a été portée auprès du fonds national de lutte contre les addictions : elle a été refusée sans explications », indique le président. « Notre objectif n’est pas d’être prohibitionnistes, mais d’interroger la place que prend l’alcool dans notre vie. »
« Les priorités de santé publique devraient être déterminées sur des critères de santé publique : le nombre de morts, de personnes handicapées, blessées. Objectivement, il existe des critères pour dire que ça devrait être une priorité de santé publique. On devrait défendre l’intérêt général contre les intérêts privés. Pour le moment, c’est l’intérêt privé qui prime », estime Bernard Basset.



