• croixbleue57

Avoir raison ou profiter de la vie ?

1 - Parfois, il est proposé aux femmes un exercice d’imagination qu’elles ressentent comme pénible. Il leur est suggéré d’imaginer qu’à l’occasion leur conjoint* se verserait un verre de bière. Que se passerait-il ? Sur le plan du comportement, il ne se passe rien. Dans son intention, cet homme ne cherche peut-être qu’à étancher sa soif. Et après tout, dirait-il, quel mal y a-t-il à boire une bière ? Pourtant, lorsque sa femme découvre le geste, cette bière déclenche immédiatement une réaction émotionnelle considérable et incontrôlable. Cette bière lui rappelle tous les problèmes antérieurement causés par l’alcool : ivresses, violences verbales ou physiques, lâchetés. À partir de ce passé, elle anticipe l’évidence que son conjoint, quelles que soient ses intentions, ne se limitera pas à cette seule bière, mais en boira d’autres et qu’alors tous les problèmes déjà subis dans le passé se reproduiront. Pour elle cette bière représente un drame, déjà avant que la première gorgée n’en ait été bue. Cette réaction émotionnelle l’empêche de garder la tête froide et suscite une action énergique qui se transforme la plupart du temps en scène de ménage. Cette manière de faire face à cette simple bière transforme l’émotion personnelle (intérieure) en problème de couple et de relation. La scène de ménage détruit immédiatement la sérénité de l’instant. Bien plus elle surcharge cet homme d’un problème supplémentaire. Au total, cette scène devient pour lui, une raison supplémentaire pour boire, puisque l’alcoolique est une personne qui réagit aux problèmes en buvant. Dans ce type de situation, chaque partenaire ne discerne qu’une partie de l’interaction, celle qui lui donne raison. Le mari dira : « ma femme ne me comprend pas, elle ne voit pas mes problèmes, ma souffrance, elle ne voit que le fait que je boive ». La femme répond : « je ne souhaite à personne de subir la misère que nous a causée l’alcool ; ça commence toujours de la même manière ; je ne peux quand même pas le laisser boire et tout détruire sans rien dire ! » L’interaction tourne presque systématiquement à l’affrontement de deux hiérarchies, enchaînements qui cherchent à s’imposer à l’autre. Chacun est convaincu de la justesse de son point de vue. Chacun ressent que l’autre ne comprend pas, juge mal, se comporte mal. Le désaccord conduit inévitablement au rapport de forces. L’analyse systémique considère qu’il est inutile de chercher qui a raison. Le fait essentiel est cette réciprocité des réactions qui se répondent automatiquement l’une à l’autre. C’est le propre des mésententes conjugales : chacun rabâche toujours le même disque. Chacun se centre sur son point de vue et méconnaît celui de l’autre. En fait, chacun ne voit qu’un aspect, qu’une partie de la situation et de l’interaction, celle qui lui donne raison. L’analyse du verre de bière montre comment une sorte de « malédiction » s’abat sur ce couple et le place dans une situation où tout ne peut qu’empirer. Le pouvoir destructeur de l’alcool réside dans sa capacité de transformer un rapport amoureux en rapport de forces. Le couple se fige alors dans des relations appauvries, stéréotypées et complémentaires. Chaque partenaire éprouve un double sentiment d’incompréhension : celui d’être soi-même incompris par l’autre et celui d’être incapable de comprendre l’autre. La tension qui se développe appauvrit la communication et ne permet plus ce type essentiel d’échange dans un couple : - exprimer à l’autre ce qui est ressenti, - renseigner l’autre sur ses motivations, - demander à l’autre des informations sur ses émotions et les motivations qui déterminent sa conduite. Ceci équivaut à une perte de l’intimité dans le couple et à l’observation banale de chacun des partenaires : nous sommes devenus étrangers l’un à l’autre. Pour simplifier, admettons que la personne alcoolique ne voit plus dans sa femme qu’un gendarme qui veut lui interdire de boire, alors qu’elle-même ayant perdu l’estime pour son conjoint le considère au mieux comme un enfant de plus à charge, celui qui lui cause le plus de soucis. Parfois cette déconsidération se transforme en d’autres sentiments détestables : la pitié, sinon le mépris (« c’est un pauvre type ! »). 2 - Vivre avec l’homme – L’aimer malgré l’alcool. Une jeune femme avait soumis un problème qu’elle ressentait comme délicat. Elle avait épousé un ancien buveur qui avait cessé de boire. Elle l’avait toujours connu abstinent, mais il n’avait jamais caché son problème antérieur. Depuis peu, elle notait quelques changements. D'abord, de rares exceptions sans conséquences. À l’occasion d’une sortie entre amis, il avait bu un apéritif sans plus. Une autre fois, une bière. Puis, elle avait noté à différentes reprises un manège qui l’avait alarmée. Prétextant une raison quelconque, il descendait au garage et, lorsqu'il revenait, il avait l’air bizarre. Rapidement, il devint clair qu’il buvait. Bien qu’il n’y eût eu jamais d’excès, ce comportement l’avait troublé et plus encore son incapacité d’en parler, sa manière qu’elle jugeait infantile et stupide d’éluder la discussion. Ne connaissant pas le problème de l’alcool, elle cherchait une aide pour établir sa ligne de conduite. Cette situation permet de cerner un problème majeur pour les femmes. La situation est ici plus simple parce que l’alcool restait dans des limites où il n’y avait aucun dérapage : ni ivresse, ni violence, ni drame. Mais déjà cette femme était inquiète au point de chercher de l’aide. Les conseils qu’on peut donner dans une telle circonstance sont difficiles. A donner et à suivre. Si nous reprenons les analyses développées jusqu'ici, on peut suggérer à cette jeune femme d’éviter de faire de l’alcoolisation de son mari son affaire à elle. Car alors elle allumerait la guerre de l’alcool et cela compliquerait tout. Il faut donc qu’elle accepte dès le départ son impuissance à résoudre ce problème à la place de son conjoint et se forge une attitude qui ne l’enferme pas, lui, dans son alcoolisation. Son attitude pourrait être guidée par les principes suivants : * Maintenir la relation, par exemple en lui indiquant qu’il peut boire au salon, plutôt que de se cacher au garage, s’il en ressent le désir. * Préserver la capacité de communiquer, y compris sur le sujet de l’alcool, en comprenant l’alcoolisation non pas comme un mauvais comportement, mais comme l’expression d’un problème, d’une souffrance, d’un mal-être. * Profiter de son compagnon tant que l’alcool n’a encore porté aucune atteinte, et se fixer comme philosophie de profiter le plus longtemps possible de chaque instant que l’alcool n’aura pas gâché. Pour les femmes qui ont lutté des années contre l’alcoolisme de leur mari, cette attitude apparaît comme véritablement scandaleuse. Pour ces femmes, il n’y a qu’une solution : l’empêcher de boire tant qu’il est encore temps. C’est malheureusement le plus sûr moyen de le précipiter vers l’alcool. Mais il faut tout de même admettre que cette solution est embarrassante, car précisément l’attitude préconisée n’est pas une solution. La vérité est que lui seul détient cette solution et que tout ce qu’une compagne peut faire : c’est éviter de compliquer un problème déjà bien difficile sans cela.



*Cette réflexion vaut autant pour la femme que l’homme.

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L'alcool m'a emprisonnée pendant 32 ans, petit à petit, sournoisement. J'avais 28 ans. Un soir, il est entré dans ma vie sans me demander mon avis, et je ne m'en suis débarrassée qu'à presque 60 ans.